samedi 28 juillet 2007

La question des frontières de l'Europe

Les frontières de l’Union Européenne.

1) Malgré son importance, cette question n’intéresse qu’une partie des citoyens de l’Union Européenne.

Nous sommes en effet, schématiquement, en présence de trois conceptions de l'Union Européenne :

- une zone économique : "le grand marché",

- un espace de démocratie et de respect du droit type "ONU régionale appliquant réellement le droit international",

- une puissance politique capable de conduire son avenir et de peser (un peu) sur celui du monde.

Un point commun entre ces trois conceptions est l’accord sur le fait que les éventuels conflits entre les membres doivent trouver une solution pacifique : « plus jamais de guerre ! ».

Dans la première conception, la zone peut s'étendre chaque fois que l'intérêt économique le justifie et, dans la seconde, lorsque le pays candidat satisfait les normes européennes en matière de gouvernance et de droit des gens.

Les partisans de ces deux conceptions partagent donc l'idée d'une extension sans limite rendant de fait impossible la mise en oeuvre de la troisième, qui elle exige de se poser la question des frontières.

De façon logique pour les partisans du "grand marché", mais plus inattendue pour ceux de "l'espace de droit" (qui sont souvent anti-américains), les adversaires de "l'Europe puissance" se trouvent soutenir la position américaine qui est de rassembler dans une même organisation tous ses alliés de ce côté-ci de l'Atlantique.

Cette conjonction contre nature est particulièrement apparente sur la question de l'adhésion de la Turquie. Elle est défendue par les partisans du grand marché au nom de l’économie, par les "moralistes" au nom de la tolérance religieuse et culturelle et par les américains au titre d’allié fidèle des Etats-Unis devant être conforté. Pour les américains, l’entrée de la Turquie répondrait à une véritable anomalie car, comme ils l’exposent volontiers, l’entrée dans l’UE est pour eux l’antichambre de l’entrée dans l’OTAN[1].

Seule donc, la partie de l’opinion qui souhaite une « Europe puissance » s’intéresse à la question des frontières.

2) Quelles frontières pour l’union européenne ?

Ces frontières doivent être justifiées par le fait que les peuples « intérieurs » partagent des idées, des valeurs, des modes de vie et des façons de faire, que ne partagent pas au même degré les peuples « extérieurs ».

Elles doivent aussi tenir compte de leur impact sur les relations de l’union européenne avec les autres puissances qui comptent et avec l’ensemble du monde.

Sur le plan de la méthode, on peut, pour examiner le cas des candidats déclarés ou éventuels, considérer d’abord les pays qu’à peu près tout le monde considère non européens pour se concentrer ensuite sur les cas moins évidents.

Personne n’envisage d’incorporer des états situés de l’autre côté de l’Atlantique ni, bien entendu, des états d’Asie ou d’Océanie. Les départements et territoires français d’outre mer ne sont que des cas particuliers isolés.

Notons à ce stade l’intervention forte des raisons purement géographiques qui font écarter des « filles de l’Europe » culturellement très proches comme le Canada.

L’Afrique ne semble pas comporter de candidat crédible mais pose un problème tout particulier de lien privilégié du fait de l’histoire coloniale et de l’intensité de l’immigration. L’ensemble des membres de l’UE ne se sentent pourtant probablement pas très concernés par un problème qui est réel pour la France et les autres membres méditerranéens (Espagne en particulier).

Les seules vraies questions se situent donc, sans surprise, là où il y a continuité continentale : du côté des Balkans, de la Turquie, de la Russie et de ses voisins de l’ouest et du sud-ouest (Biélorussie, Moldavie, Ukraine, Géorgie, Arménie).

Après l’entrée de la Hongrie, de la Slovénie, de la Bulgarie et de la Roumanie, il est clair que l’ensemble des pays des Balkans issus de l’éclatement de la Yougoslavie ont vocation à entrer dans l’UE. Ils le feront quand les tensions (Bosnie, Kosovo…) auront diminué, quand leur pratique de la démocratie le permettra et à condition que les opinions publiques des états membres de l’UE n’aient pas, le moment venu, avant tout l’envie de manifester leur mauvaise humeur par un refus.

Le cas de la Russie est singulier : la fédération de Russie est un vaste ensemble capable de jouer en individuel dans la géopolitique mondiale. Seuls des idéalistes partisans de la conception n° 2 et plus ou moins explicitement désireux d’unir tous ceux qui s’opposent à « l’impérialisme américain » peuvent souhaiter son entrée dans l’UE[2].

Dans l’avenir prévisible, les anciens satellites européens de l’URSS ne veulent absolument pas d’un ensemble comprenant la Russie alors qu’il exclurait les Etats-Unis. Les choses pourraient évoluer à long terme si la pression asiatique sur les territoires sibériens d’une Russie à faible démographie la réduisait à « la Russie d’Europe ». « L’Europe de l’Atlantique à l’Oural », selon la formule dont le général de Gaulle s’était bien gardé de préciser le sens, n’est cependant pas pour demain.

Le cas des autres candidats, déclarés ou éventuels, peut être discuté à travers deux questions : « convient-il d’humilier davantage la Russie ? » et « quel rôle géopolitique pour la Turquie ? ». Dans les deux cas, il semble pertinent de développer le concept d’état de transition ou, sans intention péjorative, « d’état tampon ».

3) Convient-il d’humilier davantage la Russie ?

En l’espace de quelques mois l’URSS qui avait fait trembler le monde occidental s’est effondrée. Tandis que les populations musulmanes de son vaste flanc sud retrouvaient des états indépendants, ses satellites européens non seulement se libéraient mais basculaient dans l’alliance américaine en devenant membres de l’organisation ennemie, l’OTAN.

Ce mouvement a été partagé par les pays baltes bien que leur population comporte une importante minorité russe. Si la Biélorussie reste une dictature à peu près fidèle à la Russie, l’Ukraine est, malgré l’importance de sa population russe, tentée par une candidature à l’UE.

L’histoire de l’Ukraine est à la fois russe et polonaise. Une partie de son territoire, la Crimée, est tout à fait russe et lui a été apporté par Khrouchtchev en 1954. Son rôle géopolitique n’est-il pas d’être un intermédiaire entre l’Europe et la Russie, entretenant des relations amicales avec les deux ensembles sans appartenir à aucun ?

Les occidentaux, et particulièrement les européens, doivent se méfier d’une situation d’euphorie où l’adversaire est tellement impuissant qu’on lui impose des « solutions » qu’il considèrera plus tard comme intolérables et devant impérativement être remises en cause.

Dans cet esprit, il est permis de se demander si l’entrée dans l’UE des pays Baltes, qui humilie la Russie à l’excès (et a créé une inclusion de Russie dans l’UE) n’est pas une erreur regrettable mais maintenant impossible à réparer ? Ces trois états auraient très bien pu se limiter à retrouver leur indépendance en jouant, entre la Russie et l’UE, un rôle comparable à celui joué, dans le passé, par le Luxembourg entre l’Allemagne et la France. Maintenant que c’est fait, l’UE doit veiller à ne pas encourager, ni même paraître cautionner, une éventuelle arrogance vis-à-vis de leur grand voisin.

On peut faire la comparaison avec Cuba pour lequel l’opposition radicale aux Etats-Unis n’est pas une situation raisonnable. Le petit voisin d’un grand état doit accepter une certaine limitation de sa liberté : sauf situation exceptionnelle, il doit s’interdire de se conduire « en quadrature » avec les intérêts de son grand voisin.

C’est ce qu’a accepté la Finlande en signant en 1948 avec l’URSS des accords formalisant une relation de ce type. Elle n’en est pas pour autant devenue un satellite et on peut même soutenir qu’elle a nettement contribué à amorcer la détente entre l’est et l’ouest (cf. les accords d’Helsinki).

Le cas des pays Baltes mis à part, la Russie semble donc devoir rester bordée à l’ouest et au sud par des états tampons, plus « européens » qu’elle mais acceptant son influence, et contribuant ainsi à une relation pacifique durable entre elle et l’UE. En défendant l’existence et l’indépendance réelle de ces états mais refusant de les accueillir comme membres, l’UE montrerait qu’elle reconnaît à la Russie une zone d’influence raisonnable[3].

La crise géorgienne et ses suites font cependant craindre que l’OTAN et l’UE soient disposées à répéter l’erreur commise avec l’intégration des pays Baltes.

4) Quel rôle géopolitique pour la Turquie ?

Le cas de la Turquie est compliqué pour plusieurs raisons :

- situé majoritairement en Asie, cet état a une partie de son territoire en Europe géographique ; Istamboul, sa capitale culturelle fut la capitale de l’Empire Romain d’Orient, puis de l’Empire Byzantin,

- l’Empire Ottoman a joué un rôle très important comme adversaire / partenaire des puissances européennes et a longtemps contrôlé une partie notable de l’espace européen,

- une forte immigration turque est présente dans l’UE, particulièrement en Allemagne,

- état laïc depuis Ataturk, la Turquie se démarque des autres états à population musulmane par des institutions et une pratique proches des critères occidentaux.

Malgré une « occidentalisation » réelle la culture turque reste très différente de la culture européenne. Le dépaysement que le touriste trouve à Istamboul est d’une autre nature que celui qu’il rencontre à Belgrade ou à Saint Petersbourg.

Le fait d’avoir été un acteur de l’histoire européenne est partagé par de nombreux autres pays qui ne sont pas considérés comme des membres possibles de l’UE : USA, Canada, Russie…

L’intérêt, avancé par certains économistes, de l’apport démographique turc à une UE en mal d’enfants est un argument de peu de poids car au fur et à mesure que les turcs se rapprocheront des critères européens, leur natalité s’alignera sur celle de l’UE.

Il en est de même de l’idée que l’UE doit accueillir la Turquie pour faire la preuve de sa tolérance religieuse. Cette preuve est apportée quotidiennement autrement et il serait ridicule de « sacrifier », de manière quasi intégriste sur l’autel de la laïcité et de la tolérance, les siècles d’histoire chrétienne des pays d’Europe alors qu’ils constituent à l’évidence une part notable du patrimoine commun des membres de l’UE.

Mais il y a plus grave : l’entrée de la Turquie mettrait l’UE en contact direct avec le Moyen Orient et ses nombreux problèmes. Les questions arménienne, kurde, palestinienne, irakienne ne seraient plus des problèmes « de politique étrangère » parmi d’autres mais deviendraient pour l’UE « ses » problèmes.

Les questions irlandaise et basque, complètement internes, et celle quasi interne du Kosovo ne démontrent pourtant pas que l’UE ait une capacité particulièrement remarquable à solutionner les problèmes de ce type.

Est-il raisonnable de souhaiter avoir une frontière commune avec l’Irak ou l’Iran ?

A côté de ces raisons négatives des raisons positives militent pour un destin de la Turquie autre que l’entrée dans l’UE.

Directement impliquée dans les problèmes complexes du Moyen Orient, la Turquie pourrait, grâce à son alliance avec les Etats-Unis, à un statut d’association amicale avec l’UE, à l’exemplarité régionale de son régime démocratique, et avant tout à sa connaissance historique du Moyen Orient, jouer un rôle régional très important.

Son ancien rôle de gardien des détroits se trouve rajeuni par sa maîtrise d’au moins une partie des clés des chemins vers l’Europe du pétrole et du gaz des pays musulmans de l’ancienne URSS avec lesquels elle partage une partie de l’héritage culturel des peuples des steppes.

L’avenir géopolitique de la Turquie pourrait donc être celui d’une puissance régionale, amie des Etats-Unis et de l’UE et exerçant son influence dans l’arc des pays musulmans héritiers de l’URSS et dans tout le Moyen Orient. Pour l’UE, elle serait un associé, jouant pleinement son rôle « d’état tampon » avec des zones instables, riches en questions complexes avec lesquelles l’UE a toute raison de souhaiter garder une certaine distance.

5) Conclusion.

Si elle veut devenir une « puissance », l’UE doit expliciter ses frontières[4] et annoncer qu’elle n’intègrera ni d’autres anciens membres de l’Empire Soviétique, ni la Turquie. Il ne lui resterait donc à intégrer que, le moment venu, les pays de la « poche résiduelle » de l’ancienne Yougoslavie[5].

Cette démarche est nécessaire mais ne garantit pas le résultat : il est en effet tout à fait possible que même en se limitant ainsi l’UE soit déjà trop vaste et hétérogène pour pouvoir remplir les conditions d’intégration poussée nécessaires pour prétendre être une puissance[6]. Se poserait alors la question du regroupement et de l’organisation de ceux de ses membres qui veulent aller plus loin.

Jusqu’à présent il est « politiquement correct » d’affirmer que le « point d’arrivée » est le même pour tous les membres de l’UE mais que chaque pays membre peut choisir sa vitesse. Cette pratique de « l’Europe à la carte », qui réunit sur chaque grand thème des groupes différents (l’Euro et la Défense par exemple), a clairement pour effet d’empêcher la formation d’un « noyau dur » par ceux qui seraient décidés à avancer de façon cohérente sur tous les sujets.

François Duffaut, novembre 2007, (Révisé le 20 septembre 2010).

Additif du 17 juin 2011 :

Lors d’une visite de la maison de jean Monnet, nous avons remarqué un opuscule de Pascal Fontaine intitulé « 12 leçons sur l’Europe » et daté de 2010.

Cet ouvrage comporte à sa page 17 un paragraphe intitulé « Frontières géographiques » reproduit ci-après.

Les débats qui ont accompagné dans la plupart des pays la ratification du traité sur la Constitution européenne ont montré les interrogations des opinions européennes sur la question des frontières finales de l’Union européenne et de son identité. La question ne trouve pas de réponse simple, d’autant plus que les états membres n’ont pas tous la même perception de leurs intérêts géopolitiques ou économiques. Les pays baltes et la Pologne plaident en faveur de l’adhésion de l’Ukraine, mais qu’en est-il de ses voisins ? La situation politique du Belarus ainsi que la situation stratégique de la Moldavie posent toujours un problème. L’éventuelle adhésion de la Turquie poserait sans doute la question de la place de certains états du Caucase, tels que la Géorgie ou l’Arménie.

Le Liechtenstein, la Norvège et la Suisse ne sont pas membres de l’Union européenne bien qu’ils remplissent les conditions d’adhésion, parce que leur opinion publique n’y consent pas à l’heure actuelle.

Plus généralement, le thème des frontières ultime de l’Union est plus ou moins sensible selon les opinions publiques des Etats membres. Certes, des critères géographiques pourraient être appliqués sans tenir compte du système de valeurs démocratiques auquel se réfère l’Union, mais cette dernière pourrait finalement compter, comme le Conseil de l’Europe (qui n’est pas un organe de l’Union), quarante sept dont la Russie. Or, il est clair que la Russie ne peut devenir membre de l’Union européenne, dans sa configuration actuelle, sans la déséquilibrer politiquement et géographiquement.

La réponse fait donc appel au bon sens : tout pays européen capable de reprendre et d’assumer l’ensemble de l’acquis communautaire, c'est-à-dire les traités et le droit dérivé, y compris l’euro, a vocation à devenir membre. Toute réflexion voulant définitivement fixer les limites de l’Union est en contradiction avec le processus de construction européenne qui, depuis 1950, est une « création continue ».

La « conclusion » du dernier alinea vient à la fin d’un exposé passablement confus[7] mais exprime sans ambigüité le refus de répondre à la question des frontières et, entre les lignes, le refus d’avoir pour but une « Europe puissance ».



[1] Les membres de l’OTAN non membres de l’UE sont seulement (outre les Etats-Unis, le Canada et la Turquie) l’Islande (désormais en bonne voie d’entrée) et la Norvège. Six membres de l’UE ne sont cependant pas membres de l’OTAN : Autriche, Finlande, Irlande, Suède, Chypre et Malte.

[2] Cette position est présente en France. Elle est cependant complètement obsolète maintenant que la donnée géopolitique majeure est le déclin relatif (démographique et économique) de l’ensemble constitué par l’ancien monde occidental et l’ancien empire soviétique.

[3] C’est un statut de ce type que l’actuel président de Taiwan semble envisager pour son pays. Les Etats-Unis, s’ils soutiennent cette évolution, perdront un pion militaire mais pourrons mieux persuader la Chine qu’elle n’est pas « encerclée », ce qui facilitera l’émergence du partenariat stratégique avec elle dont ils ont besoin.

[4] Dans les conclusions de son rapport, publié par le Monde du 8 novembre 2007, Hubert Védrine écrit que la diplomatie française doit « obtenir l’indispensable débat sur les frontières » et « pousser l’Union à se penser comme une puissance ».

[5] Il se trouve que le numéro du Monde déjà cité publie une tribune des ministres des affaires étrangères de France et de Grande Bretagne sur le Kosovo pertinente pour notre propos.

[6] Dans l’article publié dans Foreign Affairs, vol 89, nb 1, intitulé « From hope to audacity », Zbigniew Brzezinski écrit : « The emergence of a unified and therefore influential European worldview, with which Obama could effectively engage, seems unlikely anytime soon ».

[7] La position vis-à-vis de la Russie est particulièrement absurde. On n’imagine pas une Russie démocratique renonçant à sa monnaie et la Russie est donc reconnue différente. Comment peut-on imaginer avoir de bons rapports avec elle en se disant prêt à accueillir le moment venu tous ses voisins à population en partie russe ?

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